Elections présidentielles au Brésil: Quel avenir pour l’art contemporain brésilien ?

J’ai découvert le travail de Thiago Martins de Melo il y a quelques années, lors d’une Biennale d’Art Contemporain à Lyon.

Principalement représenté par l’influente galerie d’art paulista Mendes Wood – qui dispose désormais d’une consoeur à New-York et à Bruxelles – l’artiste originaire de São Luis do Maranhão (Nord du Brésil) explore l’époque coloniale à travers des toiles très colorées, mettant souvent en scène des génocides à l’encontre des populations indigènes.

thiago martins de melo 21

A défaut d’avoir pu rencontrer personnellement celui qui fait désormais partie de mes artistes préférés –  en grande partie  en raison des fortes émotions qui se dégagent de ses oeuvres – j’ai eu l’opportunité de l’interroger une première fois dans le cadre de mes recherches de Master. Travaillant à l’époque sur la question de l’identité dans la production artistique contemporaine au Brésil, j’avais axé notre premier entretien sur les éventuelles origines étrangères de l’artiste et leur influence potentielle dans son travail.

Suite aux résultats des élections présidentielles du 28 octobre dernier, j’ai eu envie de connaître l’opinion de Thiago quant à cet événement venu ébranlé la situation politique et géopolitique déjà très floue du Brésil.

Comment expliquerais-tu la situation actuelle du Brésil, depuis la destitution de la présidente Dilma Roussef aux élections présidentielles dont Bolsonaro est sorti vainqueur ? A ton avis, quels sont les motifs qui ont conduit à un tel résultat ?

Cette question doit être abordée d’un point de vue international, sous un prisme géopolitique international. La vérité, c’est que ce qu’il s’est passé au Brésil s’est aussi produit dans toute l’Amérique Latine. Les coups d’états militaires ont cessé d’être des coups d’états violents, dans une lute brutale contre le communisme. Aujourd’hui, ils sont faits par les parlementaires et les milieux institutionnels. Ils sont ce qu’on pourrait appeler des coups d’états juridico-parlementaires.

Les Etats-Unis l’ont fait dans la décennie des années 2000 au Moyen-Orient. C’est par ailleurs à cette période que l’Amérique du Sud a fleuri. Il y a eu plusieurs gouvernements progressistes. Le Brésil, à cette période est devenu un pays qui s’est mis à avoir recours à une politique multilatéraliste avec des pays du Tiers Monde en Afrique ou en Asie et avec les pays voisins, en Amérique du Sud.

Toute cette période est aujourd’hui divisée en un autre cycle plus ou moins dirigé par les Etats-Unis, qui après avoir divisé le Moyen-Orient, ont déstabilisé le Brésil ainsi que tout le reste de l’Amérique du Sud. Tous les coups d’états ont été soutenu par les Etats-Unis. Ils ont par exemple tenté de perturber le Venezuela de Chavez en 2002 qui est par la suite passé d’un état de démocratie sociale à un pays en guerre, en fin de compte. L’opposition a été criminalisée mais en même temps, elle est restée super forte. Le paradigme de ce qu’il se passe au Brésil peut se calquer sur la crise Vénézuélienne parce que lorsque le Venezuela est devenu important au sein de l’OPEP, il a commencé à augmenter le prix de son pétrole et immédiatement, il y a eu un revers en provenance des Etats-Unis.

Les médias jouent également un rôle important. Ils sont comme un parti à part. En Amérique Latine, ils sont un peu différents. Par exemple, en Amérique Latine, nous sommes plus tenus au courant de ce qu’il se passe en Europe que dans les pays voisins.

Par ailleurs, l’intégration de l’Amérique Latine est un grand risque pour les puissances mondiales. Tu peux voir qu’il existe toute une logistique qui se destine à entraver ce marché.

Avec l’ascension de Bolsonaro à travers la fraude électorale, on a une attaque grandissante du multilatéralisme. Les relations avec le voisinage, notamment avec le MERCOSUR qui est un véritable bloc économique sont en train de s’effriter puisque Bolsonaro ne semble pas s’en préoccuper. Nous sommes donc entrés dans une sorte de guerre économique entre les Etats-Unis et la Chine.

Un conglomérat de dirigeant de grandes entreprises ont investi dans les médias et les moyens de communication les plus importants du Brésil. Whatsapp est un des moyens de communication qui n’a jamais été investi, contrairement à Facebook, qui a été l’un des médias qui a diffusé le plus d’informations fausses. C’est pour cela que l’une des premières choses que le nouveau gouvernement a fait a été de privatiser un grand nombre de moyens de communication, afin de garder le contrôle des informations délivrées.

Il y a eu au Brésil une révolution culturelle, qui serait un peu comme une forme de « Maosisme de droite ». Tout ce qu’il s’est passé en Chine sous cette ère politique, à savoir la destruction de l’héritage des empereurs etc. a été détruit au bénéfice de la construction d’un nouvel ordre. Le Brésil, qui est quant à lui un pays jeune et vivant, connait depuis toujours ces tentatives d’effacement de son histoire et l’entrée dans ce nouveau gouvernement va être particulièrement brutal puisque tout semble vouloir être effacé, y compris les politiques publiques et sociales à toutes les étapes importantes de son histoires, faisant ainsi du pays l’un des pays les plus surveillés par les Etats-Unis.

Tout ce qu’il se passe au Brésil irradie littéralement le reste de l’Amérique du Sud, en raison de son influence économique. Sous le mandat du président Lula, le Brésil était la sixième économie mondiale. Maintenant, avec le coup d’état, il est redescendu à la septième, puis neuvième place du classement mondial. Cela donne une idée du déclin du Brésil à cause des privatisation qui ont tout changé. De plus, maintenant il existe aussi autre chose: tout commence avec une guerre culturelle insinuant que les artistes sont corrompus. Cela évolue vers une sorte de hiérarchie intellectuelle impulsant la haine des intellectuels, la haine des artistes, des philosophes, des anthropologues et une attaque systématique de la sociologie. L’attaque est encore plus systématique lorsqu’il s’agit de personnes s’intéressant aux sociétés indigènes, aux mouvements noirs ou LGBT.

Le vote en faveur de Bolsonaro est le résultat d’une campagne basée sur la peur au cours de laquelle il était sans cesse répété que le PT allait lancer une vague de coups d’états communistes au Brésil, ponctuée de rumeurs selon lesquelles on finirait par enseigner certaines pratiques sexuelles aux enfants lors de séances d’éducation sexuelle – ce qui est totalement absurde.

Il y a eu une criminalisation totale de la gauche, avec l’exemple de Lula qui a été en ligne de mire. Or, il n’y a aucune preuves contre Lula, il n’y a que de la délation. Et c’est là que les médias ont joué un rôle fort puisqu’ils ont diffusé ces rumeurs.

En d’autres termes, le Brésil est entré dans un modèle hors-démocratie, et cela depuis déjà deux ans, suite à la destitution de Dilma Roussef puis dans un rôle de proie facile dans l’économie Latino-Américaine puisque la Russie soutient l’idéologie Vénézuélienne et les Etats-Unis comptent sur le Brésil pour contrer cela, et éventuellement entrer en conflit avec le Venezuela.

Le Brésil est passé d’une base qui se voulait intellectuelle avec des musiciens, des philosophes etc. à un pays à genoux dont la situation s’apparente uniquement à celle des pays en guerre.

Melo-TM_Martirio-001

Ce contexte politique complexe va t-il t’inspirer pour ton travail ? As-tu déjà pensé à aborder cette dimension politique dans tes oeuvres ?

Mon travail tournera toujours autour de la lutte coloniale. Tout a toujours été une question de coutumes et de guerres culturelles, d’économie, de résistance. Mon travail ne s’articule pas selon une logique de dichotomie mais part plutôt d’une relation plus complexe en lien avec la spiritualité.

J’ai déjà peint un Brésil dictatorial, j’ai fait en 2017 un film qui traite d’une guerre civile au Brésil qui va débuter seulement maintenant. Sans le savoir, j’ai mis en scène comme un gouvernement d’extrême droite, alors que je n’aurais jamais pensé que le Brésil ait un gouvernement d’extrême droite un jour. Tous nos cauchemars sont devenus réalité dans ce monde fou. La boîte de Pandore a été ouverte et tous nos cauchemars se sont réalisés. Et malheureusement, une fois que cette boîte est ouverte, de nos jours, dans nos sociétés, il est presque impossible de la refermer.

(S’adresse à moi:) Toi qui est européenne, tu es bien placée pour le savoir. Tu as de la famille portugaise et française et tu sais très bien que lorsque la haine va dans les rues, il faut des décennies entières et d’énormes catharsis sociales avant d’entrer de nouveau dans une ère d’apaisement. Le Brésil n’a pour le coup pas été préparé pour cette haine, il n’a pas cette expérience de la haine, y compris avec tous les conflits qu’il a eu avec les pays voisins comme le Paraguay etc. et les conflits de classes sociales. Or, maintenant, nous sommes pourtant dans une situation de verticalisation sociale où chaque classe entre en guerre avec une autre classe. Il y a eu une section de la société.

Beaucoup de galeristes opportunistes parlent de Bolsonaro avec effroi mais le problème c’est qu’un grand nombre de ces galeristes opportunistes ont soutenu Bolsonaro puisqu’ils se plaignent aujourd’hui des artistes qui questionnent les sujets politiques. La politique devient en effet un sujet de travail et cela n’intéressent pas nécessairement les acheteurs. D’un autre côté, la politique n’est pas non plus responsable de ce schéma. Alors c’est très drôle de voir comment le système utilise un discours pour en démolir un autre. Ayant fait partie d’une galerie internationale, je sais très bien quel est ce type de discours.

Il y a une grande ambivalence dans ce discours, et ce, d’un point de vue extérieur et intérieur. C’est à dire qu’à l’extérieur, on parle de Bolsonaro avec horreur, mais à l’intérieur du pays, on l’appuie car on est contre le fait d’aborder les questions centrales qui concernent le Brésil. Autrement dit, on évite soigneusement les questions qui touchent très directement le pays et c’est en cela qu’on se retrouve plus ou moins malgré nous à soutenir Bolsonaro étant donné que ce dernier ne veut pas entendre parler de ces questions-là.

Il y a aussi une question très économique dans tout ça. L’élite économique du Brésil de droite, qui s’est alliée à l’extrême droite sait comment affecter les galeries. La bourgeoisie industrielle, la haute bourgeoisie – on le voit bien en Italie, notamment en contexte de fascisme – migrent du libéralisme à l’état d’extrême droite parce que la question n’est au fond même pas idéologique, mais purement financière. L’extrême droite valorise la concentration de rentes et les bénéfices de la minorité aux détriments de la majorité. Il existe dans l’idéologie fasciste – qui est similaire à celle portée par le gouvernement Bolsonaro – quelque chose qui est nommé « l’apaisement des classes » et qui est en vérité une volonté d’en finir avec les syndicats, les grèves et qui souhaite le maintient de la protection du patron etc. Alors il existe toute une relation entre l’élite et l’extrême droite et cela est très chaotique.

Si vous allez en Europe et que vous discutez avec des galeristes, vous vous rendez compte que leur discours ne correspond pas à ce qu’il se passe dans le pays. Cela me mène à dire quelque chose qui me semble fondamental: Le marché de l’art brésilien n’est pas synonyme de système de l’art. Dans le système culturel brésilien de l’art, une bonne partie des artistes vivaient dans le passé avec des salons, des expo collectives, des concours, des bourses pour la production etc. Autrement dit, des choses qui n’existent plus depuis le coup d’état de Temer et qui n’existeront certainement plus maintenant avec Bolsonaro, qui a déjà annoncé qu’il avait détruit le Ministère de la Culture et qu’il n’y en aurait dorénavant plus.

En discutant avec un galeriste, ce dernier m’a dit que la formation des artistes va être extrêmement déteriorée dans les années à venir alors qu’auparavant, il ne s’était jamais préoccupé de la qualité de leur travail. En effet, le marché de l’art n’accordait pas d’importance à la formation des artistes car étant donné que le Brésil est un pays gigantesque, il contient évidemment beaucoup d’artistes, dont certains ont été formés en Europe. Le Brésil a toutefois toujours eu cette tendance aux « artistes d’élite ». A l’époque de Lula, beaucoup de différentes classes noires et indigènes ont commencé à pouvoir développer des poétiques artistiques et on a enfin pu avoir accès à de la diversité dans les écoles d’art notamment grâce aux bourses de production. Tout cela va maintenant s’arrêter. L’art brésilien va redevenir ce qu’il était il y a de cela quelques temps, à savoir un milieu où l’artiste est celui qui peut être financièrement soutenu par papa et maman, qui lui paieront une école d’art et sera donc, de ce fait un artiste « d’élite ». Elite économique, donc, et dans le cas précis de notre pays, blanc, descendant d’européen, issu de famille appelée « 400 », ce qui renvoie aux anciennes familles coloniales du Brésil qui ont donc plus de 400 ans. Cela est vraiment très fou car le marché de l’art est irresponsable vis-à-vis des nouvelles générations d’artistes.

En tant qu’artiste, comment envisages-tu le futur ? Crains-tu la censure ?

En ce qui concerne la censure, je ne m’en préoccupe pas le moins du monde parce que la censure existe déjà! Il m’est déjà arrivé d’avoir un projet avec un musée et l’exposition a été annulée… J’ai déjà été insulté. Je pense qu’on n’a pas à continuer à utiliser ce motif « d’artistes persécutés » que les galeries adorent utiliser… Il m’est arrivé de travailler avec une galerie qui aimait présenter les artistes comme étant persécutés etc. Cela n’est que du blabla. On n’est pas dans un moment où l’artiste doit s’exiler, quitter le pays etc. Nous sommes dans un moment de lute, de résistance. On doit créer une résistance culturelle à l’intérieur du pays. Ce n’est pas en voyageant et en fuyant et en demandant un putain d’exil qu’on y arrivera. Cela n’existe pas. Ceux qui sont les plus foutus, je vais te dire qui c’est. C’est les indigènes, c’est les sans-terre, c’est les mouvements sociaux. Parmi eux il y en a déjà qui ont été assassinés. La semaine dernières deux leaders du Mouvement des Sans Terres sont morts assassinés, fusillés dans l’état de la Paraíba alors qu’il y en a déjà 9 qui sont morts au cours de l’année lors d’un carnage, d’une tuerie de masse d’indigènes.

Alors l’artiste qui débarque avec ses petits airs de « oh je vais en Europe, je ne peux plus vivre dans un pays fasciste », cette lâcheté, ce manque d’engagement vis-à-vis de son pays, c’est n’importe quoi. Celui qui veut, va mais revient. Moi je vais au Mexique mais je rentre toujours au Brésil. Je pourrai rester dans ce pays qui est parti du démantèlement des narcotrafiquants pour évoluer vers un état néo-libéraliste responsable. J’ai reçu des propositions pour vivre au Mexique et cela aurait pu être l’un de mes plans. On doit créer une résistance culturelle. Il est l’heure de faire chuter le cacique, il est l’heure de rester au pays. Principalement lorsque tu as des ressources. Moi j’ai des ressources alors même s’ils me censurent ils vont se faire foutre ! Je veux continuer à montrer.

Premièrement, parce que je ne serai pas assassiné. Appartenant à la classe moyenne brésilienne – je ne suis pas noir, je ne suis pas indigène – je dispose d’un privilège. Et cela est veridique. J’ai un PRI-VI-LEGE. Je ne cours pas de risque. S’ils assassinent un artiste comme moi, ils savent qu’ils peuvent se mettre à dos la classe moyenne brésilienne. Si j’avais été noir ou indigène, je me serais inquiété car là ils pourraient probablement me tuer sans avoir de problème par la suite. Je dois tirer profit de ce privilège pour défendre nos causes. Si tu appartient à cette classe qui est privilégiée, plus que jamais tu dois user de ce privilège en faveur de la construction – de la reconstruction – de la culture brésilienne. Tu ne peux pas laisser ce mouvement de censure, de tentative de gouvernement théocratique dans le pays – le Brésil s’apparente à l’Iran à ce niveau-là – tu ne peux pas permettre ça, encore moins pour ces canailles qui pourraient alors tout prendre. Je ne m’inquiète pas et s’ils tentent de me censurer, ils vont se faire foutre car si cela arrive avec moi, je n’y prêterai même pas attention, je continue de peindre comme je peins, je continue à écrire sur les réseaux sociaux. Il ne faut pas s’inquiéter pour la censure. Il faut faire. Si on ne cherche pas à continuer à construire, on garde cette espèce de peur et cette peur est opportuniste.

J’ai connu beaucoup d’artistes qui se victimisent, qui ont peur de la censure, qui pleurent et qui vont vivre en Europe. Ils trouvent un endroit où vivre en Europe, une galerie et ils restent vivre là-bas. Moi je ne ferai jamais une merde pareille. Bien sûr que je peux vivre en Europe. Je peux aussi vivre aux Etats-Unis. Mais le Brésil est précisément en train de passer par une situation qui fait qu’il a besoin de nous. C’est une responsabilité collective. Ca, c’est une chose que l’artiste doit avoir. L’artiste doit être politique au delà de tout. Je trouve incroyable ce discours libéral qui dit que l’artiste ne doit pas se mélanger à la politique. C’est un mensonge de dire ça. Etre artiste, c’est être politique. Les plus marginalisés dans ce gouvernement de droite sont les artistes. Ils sont attaqués comme des pervertis, de fous, des satanistes. J’exagère à peine car on m’a déjà traité de sataniste. Tu vois un peu le degré de folie que le pays est en train de vivre ?!

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s